MICHEL CLERC

LE COURONNEMENT D’ELISABETH II PAR MICHEL CLERC.

Le Couronnement d’Elisabeth II

Michel Clerc

Envoyé spécial « Paris Match » en juin 1953 pour le couronnement d’Elisabeth II.

Je n’ai pas connu personnellement la reine d’Angleterre, mais je l’ai souvent approchée. Ses yeux couleur de faïence et son teint de peinture anglaise, sa timidité devant les hommes et son assurance devant les chevaux, son air convenable mais jamais godiche me sont presque aussi familiers que ceux d’une cousine à peine éloignée.

La première fois que je l’ai vue dans la Royal enclosure d’Ascot, boucles brunes sous un chapeau piqué de fleurs, elle devait avoir dix-sept ans. Une analyse freudienne me révélerait, sans doute, les obscures raisons de l’intérêt que je lui porte.

Si la reine d’Angleterre réussit à entretenir dans nos coeurs républicains les feux mal éteints de la monarchie, elle le doit à la protection magique du sceptre, sans doute, mais plus encore à sa force de caractère. Les malheurs de Peter Townsend et de Margaret, broyés par l’Establishment, étaient encore à l’affiche quand Elisabeth, officiellement, monta sur le trône.

Le jour du couronnement, tout, en quelques heures, rentra dans l’ordre.

Fini les hermines, les tiares, les plumes, les couronnes ! Nos évêques sont en civil, les généraux en cols roulés, les princes vendent des voitures d’occasion ou des casseroles, les ducs rasent les murs. L’or, c’est bon pour le bas de laine. Les carrosses sont à la remise : pour rouler, suffit la citrouille. Une marque qui a fait ses preuves. N’empêche qu’il y a un peu plus de vingt ans, le 2 juin 1953, j’ai vu ce qu’on ne reverra peut-être plus : un ensemble grandiose dans un déploiement étincelant de fastes et de costumes. Anténor Patino et le Shah d’Iran, eux-mêmes, peuvent aller se rhabiller ! Le couronnement de la reine d’Angleterre, c’était quelque chose !

Il faisait chaud et bleu. La gentry en morning coat et gibus gris perle, l’Aga Khan, le prince héritier Aki-Hito, Douglas Fairbanks, tout ce que l’univers comptait de turfistes distingués débarquaient à Londres pour le rituel Derby d’Epsom. Ils en profitèrent par la même occasion pour assister à Westminster aux solennités du Couronnement. Les deux événements, à leurs yeux, étaient d’égale importance.

Ils avaient engagé de gros paris sur Auréole, le cheval personnel de la reine qui, elle-même, avait, pour la première fois dans l’Histoire, anobli un jockey, Richard Gordon, façon toute personnelle d’inaugurer son règne.

J’avais reçu, dès la mi-mai, un carton doré sur tranche. Un carton frappé du sceau de la licorne et du léopard : mon invitation aux cérémonies du couronnement.

Convoqué dès six heures du matin, j’avais une place réservée sous les combles de l’abbaye. Hormis les journalistes, un seul personnage ne portait ni la perruque ni l’hermine : Dieu. Il était pourtant, de ce théâtre fabuleux, le principal acteur. C’est de Lui, à travers l’archevêque de Canterbury, qu’Elisabeth II, reine fragile d’un petit empire fait de mers et de continents, recevait les clésd’un royaume plus vaste.

Car, si Dieu n’existait pas, le sacre de Westminster n’était plus qu’une fresque muette, une vision de musée, un mirage de cinéma, et la couronne de Saint-Edouard un couvre-chef bien encombrant.

Pourtant, ce que l’oeil des caméras devait capter sur le visage d’Elisabeth, à la seconde précise où les mains rudes de l’archevêque de Canterbury scellèrent la couronne à ses boucles, des millions d’hommes et de femmes en furent saisis.

Transfiguration qui ne mentait pas. Un effroi, un vieillissement instantané, une maturité soudaine, un imperceptible fléchissement des épaules, que n’expliquait pas à lui seul le poids d’un empire.

Sur une allée bleue, entre deux murs d’or, les caméras avaient vu entrer une femme. Elle portait un diadème léger. Six demoiselles d’honneur soutenaient la traîne pesante de sa robe de satin chargée d’emblèmes. Mais c’était encore une femme, mère de Charles et d’Anne. Elle avait marché à l’autel avec l’assurance radieuse des fiancées. Elle était entrée dans l’abbaye avec son visage de tous les jours.

Cette femme avait un âge, des couleurs, une taille, un regard. On pouvait encore dire : « Elle est jolie, mais… » On avait encore le droit de parler d’elle en bien ou en mal. Elle appartenait toujours en cet instant au monde fataliste des créatures humaines.

Alors avait commencé, lentement, dans la musique et les cantiques, l’extraordinaire métamorphose. Elisabeth s’était assise au centre d’un tapis jaune blé, dans ce fauteuil de chêne vieux de cinq cents ans, la cathèdre de Saint-Edouard, qui repose sur la pierre mystique, oreiller de Jacob, qu’avaient vénérée les chevaliers du Graal et le roi Arthur.

À partir de cette minute, chacun de ses gestes et le moindre battement de ses cils allaient avoir une signification secrète, précise. Elisabeth, la femme, allait délivrer de sa chrysalide pourpre et or une autre Elisabeth, plus dépouillée et moins humaine : la Reine.

Michel CLERC

 

LE MOT DE PHILIPPE-HENRI LATIMIER du CLESIEUX DE  WWW.CONVERSATIONPRIVEE.COM

Merci 1000 fois, cher Michel de nous autoriser à publier ici ces lignes à votre signature qui nous renvoient avec émotion à la couverture « on live » que vous avez réalisée en juin 1953 pour PARIS MATCH .

Votre reportage, on le sait, a fait en son temps le tour du monde.

 Merci 1000 fois de nous autoriser à le faire, aussi,  à l’occasion du jubilee de diamand de la Reine d’Angleterre sacrée Reine depuis 60 ans !

C’est toujours un grand bonheur que de vous lire car vous avez cette capacité rare à faire voyager à la fois dans le temps et dans l’espace vos lecteurs.

Vous êtes un conteur hors pair  et votre écriture est si élégante et votre style toujours si impécablement  ciselé qu’il me tarde comme je vous l’ai déjà dit de « dévorer » votre prochain ouvrage « Michel Clerc, 50 ans de Journalisme » d’ou sont issues ces quelques lignes.

Il me plait aussi de vous dire ici,  cher Michel que vos articles comme vos souvenirs autobiographiques sont cardinaux pour comprendre la France d’aujourd’hui, car confidence pour confidence…en juin 1953,  je n’étais pas encore de ce monde !

Ma génération vous doit beaucoup.

Je vous dois beaucoup.

Et en son nom et en mon nom personnel qu’il me soit permis de vous remercier ici d’avoir sillonné le monde , de nous avoir fait partager votre vie passionnante au rythme de votre plume,  et d’être encore aujourd’hui l’observateur de la vie politique et économique que vous êtes.

Toute mon amitié et ma fidélité.

PHLDUCX

PARIS, le 4 Juin 2012.